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Nouvelles

22 septembre 2010

Cent corps de fer

Où se situe l’être humain dans l’ordre des choses? À cette question, le sculpteur britannique Antony Gormley répond par une œuvre inouïe: cent statues disséminées dans les Alpes autrichiennes.

Antony Gormley - Horizon Field, d'août 2010 à avril 2012, autriche - Plus d'information sur ce land art

Ce qui était au départ une lubie a fini par prendre cinq ans. Dimanche 1er août au matin, une petite troupe bigarrée est partie pour une randonnée au pied du mont Mohnenfluh, dans le Bregenzerwald [en Autriche]. Ce sommet de 2 544 mètres d’altitude est au centre d’une constellation de sculptures, dispersées dans un vaste paysage de prairies alpines qui accrochent la lumière oblique du soleil et semblent faites d’un velours épais ; de cavités de gypse qui dissimulent des microclimats de fougères secrètes, où des insectes voraces sucent le nectar des lourdes ombelles de cerfeuil sauvage ; de torrents miroitants qui descendent des glaciers et forment des cascades étincelantes qui donnent au schiste gris une teinte noire ; de forêts de pins immenses ; et de hauteurs escarpées où l’on aperçoit de temps en temps un bouquetin ou un mouflon.

C’était un matin lumineux, le ciel était d’un bleu profond, l’air clair et immobile. Le bruit sourd des cloches des vaches, des brunes des Alpes aux subtiles nuances de beige qui s’arrêtaient parfois de mastiquer bruyamment pour nous regarder avec leurs grands yeux bruns, lui donnait de la profondeur. Tout là-haut, les sommets, parfois assombris par un nuage, mais se détachant le plus souvent nettement sur le bleu infini.

Pendant l’été 2005, à l’invitation d’Eckhard Schneider, du Kunsthaus de Bregenz, ma femme Vicken et moi-même étions allés sillonner les montagnes du Vorarlberg pour voir s’il était possible d’y installer une sculpture corporelle multiple. Nous logions dans un chalet en bois à Bezau, au-dessus d’une cave à fromages. Un nommé Winfried venait tous les deux jours à l’aube laver les meules de vorarlberger bergkäse à la saumure et les retourner. Il y avait dans le silence et l’air limpide de ces jours de marche quelque chose d’euphorique. Je ne savais pas encore que le projet que nous venions d’amorcer mettrait tant de temps à se réaliser.

“Qu’est-ce que ça fout là, ce truc?”

Horizon Field se compose de 100 formes humaines en fente, de 630 kilogrammes chacune, disséminées dans sept vallées et sur 150 kilomètres carrés, à une altitude de 2 039 mètres, créant un champ qui génère son propre horizon. C’est la dernière de mes tentatives pour poser une question simple en termes matériels : “Où se situe l’être humain dans l’ordre des choses ?”

En 1997, j’ai réalisé Another Place pour la mer des Wadden, l’immense zone côtière humide qui s’étend le long du littoral de la mer du Nord, dans le cadre d’une exposition organisée par Eckhard Schneider (qui travaillait alors au Kunsthaus de Hanovre), et dix ans plus tard j’ai installé Event Horizon à Londres, qui est ensuite parti à New York au printemps 2010 – 31 sculptures : 4 au sol et 27 sur la ligne des toits. En insérant à présent cette œuvre dans le cadre géologique des montagnes, je voulais faire ressortir le contraste entre l’horizon plat et à perte de vue de la mer, le monde densément peuplé de gratte-ciel de New York et l’immensité des Alpes autrichiennes occidentales : le Widderstein, le Kanisfluh, le Kriegerhorn et l’Omeshorn allaient devenir le contexte de ce nouveau “champ”.

La sculpture n’a pas besoin de toit ni de titre. Pas besoin de franchir la porte d’un musée pour expérimenter quelque chose qui mette en branle l’imagination et, avec un peu de chance, le corps. Lorsqu’elle est exposée à l’air libre, à la pluie et au soleil, à l’été et à l’hiver, à la lumière du jour et à celle de la lune, la sculpture, à mon sens, prend vie et son silence devient un puissant marqueur spatio-temporel. Les gens peuvent se demander : “Qu’est-ce que ça fout là, ce truc ?”, et l’œuvre leur retourne la question : “Qu’est-ce que vous foutez là ?”

Avec Vicken, nous avons trouvé la bonne altitude pour l’œuvre le dernier jour de notre séjour de 2005 : Seekopf, un petit monticule herbu, à l’ouest du Widderstein. Il était situé au milieu, mais au-dessus de la limite des arbres, ni trop haut ni trop bas, ni dans les vallées habitées, ni sur les sommets couronnés d’une croix. A cette altitude, l’œuvre pourrait s’insérer et se perdre dans l’espace. Elle pourrait rendre son horizon implicite, mais le spectateur-participant qui marche, pense, ressent, devrait toujours la chercher du regard, au risque de ne pas la trouver.

J’adore l’aspect de l’œuvre lorsqu’elle est mouillée par la pluie, lorsqu’elle dresse sa silhouette sombre dans un champ de neige fraîche, lorsqu’elle est sèche et rouillée, rouge dans le bleu d’un ciel alpin, et exposée non seulement aux éléments, mais aussi aux imaginations de ceux qui tombent dessus.

Horizon Field a été réalisé au terme de 17 propositions d’implantation différentes et de plus de deux ans de négociations avec les agences de protection de l’environnement, les chasseurs et les agriculteurs de la région, les propriétaires de stations de ski, les alpinistes et les associations pastorales. Début août, il y avait donc beaucoup à célébrer. Parmi les marcheurs, ce dimanche matin suivant l’inauguration officielle, il y avait Ewald et Artur, deux hommes du coin intimement liés au projet. Ewald, un alpiniste de 40 ans habitant à Egg (village situé 50 kilomètres plus bas), a dessiné les cartes du projet. Excellent skieur, il connaît la montagne mieux que moi le métro de Londres. Ewald joue de la trompette et du cornet à piston dans la fanfare d’Egg, il fume quarante Marlboro par jour, a la peau couleur noisette et aime le schnaps et la bière brune locale. Il travaille pour Vorarlberger Kraftwerke (VKW), la compagnie hydroélectrique locale, qui est devenue l’un des partenaires du projet.

Théorie de la constellation

Artur est un brin plus vieux, mais possède la même énergie de haute altitude. Il est le Geschäftsführer (directeur général) des musées et du théâtre de Bregenz, et c’est lui qui est devenu le coordinateur en chef de Horizon Field, lorsque l’initiateur du projet, Eckhard, a trouvé du jour au lendemain un travail à Kiev. Par chance, Artur avait travaillé par le passé pour Michi Manhart, le chasseur, agriculteur et propriétaire de remontées mécaniques qui en est venu à décréter que cent hommes de fer, c’était exactement ce qu’il fallait aux montagnes entourant l’Omeshorn, pourvu que que les hélicoptères qui les installeraient ne dérangent pas les cerfs qu’il avait l’intention de chasser. Tout ­Geschäftsführer qu’il soit, Artur n’aurait rien pu faire sans l’aide de Michi. Artur est un fin psychologue et un fervent adepte de la “théorie de la constellation”. Au fil des bouteilles de blaufränkisch local, il a subtilement fait comprendre comment il entendait appliquer cette théorie au projet.

Il a fait appel à Marcel Strolz pour coordonner l’installation mais, en fin de compte, c’est lui qui a fait le gros du travail. Marcel est le fils d’Othmar Strolz, le célèbre guide de montagne, et il est chasseur d’avalanches, c’est-à-dire qu’il les déclenche de façon préventive avec des explosifs. Comme Ewald, il connaît la montagne comme sa poche et est doué techniquement. Artur, Marcel et Ewald sont tous trois des skieurs accomplis et, l’hiver dernier, nous avons parcouru ensemble le domaine skiable pour voir comment l’œuvre pouvait exister avec les pistes et la neige.

Ont également beaucoup contribué au projet Günther Schneider et le frère de Marcel, Georg, qui dirige l’équipe de sauveteurs en montagne et qui possède l’hôtel où nous avons logé. Toutes les équipes de sauveteurs de Lech et de Klösterle ont fini par se joindre à nous et 22 membres d’unités du génie de l’armée autrichienne ont apporté leur aide. Un jour de début juin, 120 personnes ont installé 43 œuvres en huit heures. Voilà ce que peut apporter la théorie de la constellation : une coordination suprême.

Une communauté soudée

C’est un sacré miracle ! Non seulement ces personnes, avec leurs valeurs, leur pragmatisme et leur solide mentalité de montagnards, ont permis à un cinglé venu de Londres d’éparpiller 100 exemplaires de lui-même sur leur territoire, mais en outre elles l’ont aidé à le faire. Le jour de l’inauguration, 1 500 personnes sont montées à Kriegeralpe, avec la fanfare de Shoppernau qui jouait des airs du coin, et Philip Lingg et son père, Anton, dans leurs culottes de cuir qui chantaient dans la plus parfaite harmonie, sous la grande croix de bois. Quel est le sens de tout cela ? Pour moi, c’est la preuve que l’art peut être réalisé collectivement et, plus important peut-être, qu’un paysage est indissociable de sa dimension sociale. Toutes les sculptures que j’ai placées dans ce paysage social et géologique sont faites de l’intérieur, de l’autre côté de l’extérieur. Ce sont mes tentatives pour m’immerger dans l’immobilité et le silence de la sculpture, convaincu que je suis que nous avons besoin de ces qualités à une époque où tout est effaçable et instantanément remplaçable. La sculpture peut nous faire revenir à la primauté de l’expérience personnelle, loin du monde “intermédiarisé” de nos habitats construits. Ce fut un plaisir de travailler avec des personnes averties, dans une communauté soudée, fière de son passé, qui veille jalousement sur ses méthodes mais est aussi complètement reliée au vaste monde. Nous passons tous beaucoup de temps aux prises avec un métamonde de vécu interprété, qui nous parvient via nos iPhone et nos ordinateurs portables, et à travers les fenêtres de nos appartements haut perchés. Travailler dans un endroit rude mais vital, où les gens continuent à fabriquer des objets (l’architecture et le mobilier en bois contemporains du Vorarlberg sont puissants et sans concessions, et s’appuient sur une tradition du travail du bois vieille de sept siècles), a été tonique. Les Walser se sont établis dans cette contrée froide et difficile d’accès de l’Autriche au début du XIVe siècle, après que Simon de Montfort leur eut accordé l’asile. Les premières années, ils ont souffert de l’altitude, de la brièveté de la saison de culture et des difficultés de communication et d’approvisionnement. Les aptitudes de survie et l’autonomie qu’ils ont acquises à l’époque se retrouvent dans le caractère des gens d’aujourd’hui, en dépit du fait que leur région est en train de devenir une destination de sports d’hiver de renommée mondiale. J’ai eu le privilège de travailler avec eux : j’ai peut-être fourni le modèle des corps, mais ils se les sont appropriés.


Biographie
Né à Londres en 1950, lauréat du prix Turner en 1994, Antony Gormley est l’un des sculpteurs les plus réputés sur la scène internationale. Il mène depuis les années 1990 une réflexion sur le corps humain et sa place dans le monde, réalisant le plus souvent de vastes installations à partir de moulages de son propre corps. Ses œuvres ont été largement exposées au Royaume-Uni, et ailleurs dans le monde. (antonygormley.com)
 

Source: http://www.courrierinternational.com/article/2010/09/09/cent-corps-de-fer

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