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Nouvelles

1er octobre 2010

La ville et l'eau, dix siècles de relations mouvantes

Vénérée, canalisée, exploitée, rejetée, convoitée: l'eau entretient avec la ville et ses habitants des relations passionnelles. Est-ce que la ville durable de l'avenir saura la réintégrer en son sein? La réflexion d'un grand historien de l'eau.

Aujourd’hui, l’eau ne se présente ni aux portes ni dans la cité. Les maîtres du développement insoutenable ont tout fait pour l’en écarter. Un siècle a suffi pour imperméabiliser la surface, faire disparaître les saisons de la ville et la doter d’un éternel mois de juin. Pourtant l’histoire nous montre que sans eau point de ville et qu’en Europe du moins, l’eau est vecteur de civilité urbaine plus que de civilisation. Elle est si peu présente dans la cité qu’on se dit qu’elle manque à la démocratie. Que faire pour étancher la soif urbaine ?

Issues l’une et l’autre de la fécondation de la terre, la ville et l’eau ont des rapports plutôt incestueux. La première a besoin de sacraliser ses eaux courantes et stagnantes pour y loger ses divinités sécuritaires gages de prospérité, propre de l’urbain. Eau protectrice, eau défensive, eau bénie, surtout quand elle abonde. Acqua ductibus: l’aqueduc apporte la démocratie en faisant des thermes le haut lieu de discussion des lois. Ainsi se présente la cité gallo-romaine aux abords du Moyen Age.

L'EAU FAIT DE LA VILLE UN ILOT DE RICHESSE

Aux XIe-XIIe siècles, soutenant la croissance, les bras de l’une enlacent les rues de l’autre pour féconder, dans la basse ville, les métiers de la rivière qui fondent la puissance économique de l’Occident dont les cathédrales gothiques sont les grands témoins. Au bord de ces canaux se constitue la reconnaissance des arts, se lient les sociabilités et s’enracine la démocratie locale - les communes. Ces petites Venise deviennent un demi millénaire après de redoutables centres d’activité qui tirent parti de l’humidité latente et fermentescible des douves et du chevelu de canaux où prospèrent les blanchisseries de toile, les moulins à papier, le rouissage.

La ville préindustrielle partage les eaux: la nappe phréatique - le puits - sert l’artisanat, la pluie recueillie revient à la domesticité, l’eau jaillissante des fontaines abreuve, l’eau grasse nourrit le bétail ou lixivie les liqueurs, la rivière transporte et fournit l’énergie. L’eau ajoute une très haute valeur aux produits - drap, toile, parchemin, mégie - que la cité transforme, vend ou consomme. Aquositas, l’aquosité caractérise à la Renaissance cette densité sociale, ce paysagement de l’eau urbaine.

La ville est un îlot de richesse. Au XIVe siècle, les armes à feu en font une conquête facile. Aussi, pour pouvoir résister, elle confie sa défense aux ingénieurs qui l’isolent toujours plus par une lourde muraille ceinturée de douves. Intra-muros l’atmosphère confinée et l’humidité sont telles que le salpêtre si nécessaire à la guerre s’y récolte: Paris produit à elle seule le tiers de la consommation nationale vers 1780.

UNE EAU POLLUEE QUE L'ON EXCLUT

Pour les médecins du milieu du XVIIIe siècle, l’eau stagnante est insalubre, tandis que les rivières sont dangereuses; en revanche, l’eau judicieusement contrôlée par la technologie privilégie la commodité. L’ingénieur au service de l’Etat, militaire ou civil, étend alors son pouvoir sur les eaux, comble les mares et les douves, draine, élève des quais et des digues, fait monter la pression, maîtrise le fluide, le distribue, assainit l’air et le sol urbains en imperméabilisant la surface puis gère tous les autres fluides. Il fait croire que la cité est libérée des excès aquatiques - inondation, ruissellement, humidité, putréfaction - mais tous ces réseaux l’enchaînent et l’isolent. L’aquosité perd sens et trace. L’eau n’est plus partagée qu’au loin, au bord des banlieues, dans les bras non navigables des rivières domaniales, impressionnistes. Elle a perdu sa démocratie et gagné l’économie: désormais l’eau s’achète.

Il y a un siècle l’hygiène définit une nouvelle eau, potable; elle coule de source ou sourd du lit amont; il suffit de la conduire ou de la pomper jusque dans les toilettes pour évacuer avec confort et luxe les restes de nos digestions. Comme les citadins toujours plus nombreux consomment toujours plus, ils vidangent toujours plus liquide, diluent encore plus dans la nappe, la rivière. La pollution, d’abord petite tache au fond de la culotte urbaine, s’étale, déborde, imbibe l’aire métropolitaine. L’eau pompée n’est plus potable. Il faut donc la traiter ou la chercher très loin. La ville colonise alors des territoires pour y installer ses captages, ses usines de traitement, ses réservoirs, ses stations d’épuration. Elle impose ses infrastructures sans concertation, déséquilibre durablement l’écosystème soumis aux aléas climatiques et y contribue.

La ville contemporaine a donc perdu l’habitude de se baigner. Le déterminisme technologique — qui se veut universel — l’a revêtue d’un imperméable inadapté au changement des météores : la grosse averse qui peine à percoler, déferle des thalwegs, déborde des égouts, inonde, rompt, tue ; la crête des grandes marées déferle dans les villes côtières ; trop d’eau, brutalement. Faut-il engager des travaux titanesques d’isolation ? Faut-il reverdir la cité en y ménageant des déversoirs ? Faut-il encore dépenser sans regarder le capital hydrique régional, pomper pour le seul plaisir citadin, accroître ainsi inéluctablement le déficit dans les zones de captage et les désertifier ? Faut-il diluer la pollution hydrique et la rendre intraitable ? Gâchis domestique, gâchis continental : une autre gouvernance est donc nécessaire pour gérer les eaux urbaines et interurbaines, moins technologique, plus sociologique, plus patrimoniale, plus écologique. La ville va se mêler à nouveau. L’histoire montre que l’eau est par définition politique ; elle le restera encore longtemps.

Source: http://www.planete-plus-intelligente.lemonde.fr/eau/la-ville-et-l-eau-dix-siecles-de-relations-mouvantes_a-10-214.html

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