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Nouvelles

14 décembre 2010

Plein la vue

Le Devoir, le 11 décembre 2010 - Raymond Depardon. Jeff Wall. Deux photographes. Deux visions du monde. Deux œuvres monumentales. Un seul et même engagement pour capter le monde.

Le Français Raymond Depardon en salle. Le Canadien Jeff Wall en livre. Oserons-nous comparer l'un et l'autre, l'artiste photographe et le photoreporter? Pourquoi pas... Après tout, ces deux-là brouillent allègrement les frontières disciplinaires, Wall en interrogeant sans cesse le rapport à la peinture, au cinéma, au reportage, Depardon en rapprochant de plus en plus le documentaire de l'art. Il y a en plus, chez l'un comme chez l'autre, un goût pour le grand format qui évoque le tableau de genre, un sens aigu de la composition dans un espace parfaitement défini, un rapport assumé à l'esthétique prémoderne ou, en tout cas, une tradition qui tranche avec la production contemporaine pointue. Et puis un regard critique sur la vie contemporaine empreint d'un je-ne-sais-quoi sinon de nostalgique, du moins un tantinet désespéré. En plus, pour ne rien gâcher, Jeff Wall comme Raymond Depardon parlent magnifiquement de leur propre travail, en excellents théoriciens de leurs pratiques.

À contre-courant

L'exposition La France de Raymond Depardon présentée par la Bibliothèque nationale de France à Paris déploie 36 tirages argentiques couleur de très grands formats. Accrochés très serrés, ils composent une trame en apparence morcelée autour de thèmes élémentaires (comme l'eau d'une piscine, un bord de mer, une station thermale...), de camaïeux (le gris du ciel, d'un lac, d'une montagne...) et de lieux, bien sûr (des routes, des commerces, des maisons...).

Après avoir parcouru le monde, filmé New York comme Addis-Abeba, Raymond Depardon a capté son monde si près, si loin, le chemin de son enfance, entre la ferme et l'école et partout le pays «ordinaire» avec ses rues principales et ses routes monotones, ses commerces survivants (une boucherie, un bistro, un resto), ses institutions banales (une mairie, une gare, un centre sportif), ses résidences encore plus quelconques pour ne pas dire insipides. Ce n'est pas la douce France, pas vraiment en tout cas, plutôt un pays âpre, parfois gris, toujours cru, qui semble immuable depuis l'après-guerre malgré la présence d'une voiture neuve ou de capteurs solaires sur les toits.

Il s'agit d'une infime partie des trophées ramenés du safari-photo national lancé au milieu de la décennie, sur un coup de tête et une étincelle toute simple: photographier «la France». Le chasseur d'images hors-pistes, hors-normes et hors-clichés a traversé la «province», tout ce qui n'est pas Paris, sur des dizaines de milliers de kilomètres de routes départementales.

Le matériel ayant servi au long et patient pèlerinage est aussi exposé à la Bibliothèque François-Mitterrand: des cartes géographiques annotées, quelques-uns des milliers de polaroïd préparatoires, une vingtaine de cahiers-carnets de repérage et puis le magnifique appareil à l'ancienne qui lui a permis de prendre quelque sept mille clichés à la chambre 20 x 25. Cette technique compliquée exige plusieurs valises pour la chambre et les accessoires. Elle demande un travail très délicat au développement. Un résultat sans équivalent récompense l'effort, une luminosité exceptionnelle, sensible et délicate, avec une impression de surfrontalité, plein cadre, face au réel, sans maniérisme et, pour ainsi dire, l'oeil dedans. C'est «la France» de face qui sort de cette camera obscura. Le photographe a en plus ajusté ses tirages pendant des mois et des années, utilisant les meilleurs imprimantes numériques.

Depardon exploite à l'extrême les rouages de cette mécanique en choisissant toujours des sujets hypercolorés, bigarrés, hétéroclites. On n'y croise presque pas d'habitants et pourtant il ne s'agit pas vraiment de paysages. À chaque fois, le regardeur se surprend à se demander comment vivent ceux qui vivent là? «C'est naturellement que j'ai peu photographié les gens», explique dans un texte accompagnant l'expo le capteur de France, également célèbre pour ses documentaires filmés sur la paysannerie de son pays. «Pendant plus de 20 ans [dans mes films], j'ai réalisé un travail civique fondé sur l'écoute de la parole des Français dans différentes institutions dans le monde rural. En complément, j'ai eu envie de revenir au silence de la photographie.»

L'ensemble compose un panorama très original, à contre-courant des cartes postales et des images fournies par les innombrables hommages à ce pays souvent décrit comme le plus beau du monde. Oubliez les documentaires sur les châteaux et autres merveilles patrimoniales que diffuse ici régulièrement l'émission Des Racines & des Ailes. Oubliez la France en ballon ou vu des airs des beaux livres de Noël. «C'est ça la France... vu du sol!», note l'éditorial de l'excellent numéro spécial que consacre la revue Télérama au labeur et au laboureur.

Là où vivent les gens

En rendant hommage aux travaux pionniers de Walker Evans et Paul Strand, l'exposition fait aussi une belle place aux sources d'inspiration de Raymond Depardon. Dans le même magazine, il explique sa passion pour la photo américaine, antithèse de l'école humaniste à la française. Ici, le paysage sert aussi de propos sociopolitique, puisqu'il montre «où vivent les gens».

Jeff Wall n'est jamais mentionné. Et pourtant... «Pour faire un paysage, nous devons nous retirer à une certaine distance, assez loin pour nous détacher de la présence immédiate des autres (des figures), mais pas assez loin pour perdre la capacité de les distinguer comme agents dans un espace social, écrit l'artiste. Plus précisément, c'est exactement au point où nous commençons à perdre de vue les figures comme agents que le paysage se cristallise en un genre.» L'artiste-théoricien dit encore que pour lui le paysage demeure «lié au fait qu'il rend visible la distance que nous devons maintenir les uns avec les autres afin de pouvoir nous reconnaître mutuellement pour ce que nous paraissons être dans des situations sans cesse changeantes».

Cette citation est tirée d'un texte de 1995 intitulé Sur la création des paysages reproduit dans le très, très beau livre proposant la collection la plus complète à ce jour de textes et de reproductions consacrés à son immense oeuvre. Jeff Wall est, et de loin, l'artiste visuel canadien le plus célèbre dans le monde. Il a d'ailleurs largement contribué à élever la photographie au sommet de la scène artistique contemporaine. Toutes les grandes collections s'arrachent ses travaux de grand format marqués par un sens surpuissant de la composition dramatique, évoquant tout à tour le cinéma et la peinture de genre. L'ouvrage a été dirigé par Thierry de Duve, fin connaisseur de l'artiste depuis des années. Il signe lui-même l'essai central. Trois autres essais sont signés par d'éminents historiens de l'art. On trouve aussi des entretiens et des écrits de Jeff Wall et bien sûr de très alléchantes reproductions de ses oeuvres.

Évidemment, au total, la démarche de Wall s'avère très différente de celle de Depardon. Celui-ci se présente comme témoin photographique captant un événement-monument. Celui-là photographie des mises en scène souvent longuement planifiées, toujours bourrées de références historico-esthétiques. L'un tend vers «l'objectivité», l'autre vers la «subjectivité». Les deux témoignent...

Dans un texte assez récent (2005), Jeff Wall revient sur le terme «cinématographie» qu'il préfère appliquer à sa propre production d'images fixes. «"Cinématographie" nous suggère également que la photographie ne connaît pas de style dominant, écrit-il. Elle inclut tant le reportage que le documentaire, sans se laisser dominer par l'un ou l'autre. Il existe de nombreux exemples de films qui passent de l'un à l'autre. Le cinéaste n'a pas à choisir entre le "fait" et la "fiction" — deux termes que je trouve assez agaçants lorsqu'on les oppose l'un à l'autre, ce que font souvent les gens persuadés de porter des jugements d'importance sur la photographie.»

RÉFÉRENCES

- La France de Raymond Depardon, exposition à la Grande Galerie de la Bibliothèque François-Mitterrand, jusqu'au 9 janvier.
- Jeff Wall, l'édition complète, Phaidon, 277 pages.
- La France de Raymond Depardon, Télérama Horizons, numéro hors série, 98 pages.

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Raymond Depardon
1942: Naissance à Villefranche-sur-Saône (Rhône)
1960: Premier reportage en Algérie, premières photos comme paparazzi
1966: Cofondateur de l'agence Gamma
1975: Documentaire filmé sur la campagne présidentielle de Valéry Giscard d'Estaing
1981: Photoreportage sur New York pour le journal Libération
1990: Début de deux décennies de tournage consacrées aux paysans français.

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Jeff Wall
1946: Naissance à Vancouver
1970: Maîtrise en histoire de l'art sur le mouvement dada
1977: Création de la première photographie montée sur caisson lumineux
1982: Création de Mimic, qui concentre son style «cinématographique»
1992-93: Premières grandes expositions dans les musées
2000-05: Création du chef-d'oeuvre After «Spring Snow» by Yukio Mishima, Chapter 34

Source: www.ledevoir.com/culture/actualites-culturelles/312800/plein-la-vue

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