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Le Devoir, le 18 décembre 2010 - Réunis à Lyon dans le cadre des 23es Entretiens Jacques-Cartier, des chercheurs et des praticiens se sont interrogés sur les moyens à prendre pour renverser le modèle dominant et mettre en place une économie plus sociale et plus solidaire
Sur une toile de fond de dérive financière, l'économie mondiale vient de connaître une importante crise dont elle se relève à peine. Si celle-ci a permis de démontrer que, ne s'étant pas effondré et ayant connu de bonnes performances, le modèle d'économie sociale et solidaire (ESS) tenait la route, elle n'a toutefois pas été suffisante pour donner naissance à une nouvelle proposition de développement plus sociale et plus solidaire, comme plusieurs l'avaient espéré. Devant ce revers, que faut-il faire pour parvenir à fédérer l'opinion publique et les pouvoirs politiques autour d'un modèle plus inclusif?
«J'ai l'impression que, malheureusement, il faudra que survienne une crise beaucoup plus large et qu'elle ne soit pas qu'économique pour que les choses changent», exprime d'emblée Jean-Marc Fontan, professeur au Département de sociologie de l'Université du Québec à Montréal.
Réfléchissant aux facteurs susceptibles de favoriser la réorientation du modèle économique dominant vers une ère de développement qui soit capable de préserver la diversité culturelle, la cohésion sociale et la biodiversité, M. Fontan estime que, pour qu'il y ait création d'un nouveau système international, il faudrait d'abord que d'importantes transformations sociales aient lieu.
«Pour que le levier soit assez fort, il faudrait que la crise devienne sociale jusqu'à un certain point, comme ç'a été le cas avec le New Deal au début du siècle dernier. L'histoire nous montre que ça prend de grands événements catastrophiques de ce genre ou encore un consensus partagé par les grandes élites de différents milieux, mais ça aussi, c'est assez rare. À mon avis, il faudrait donc une grande crise mondiale, un peu comme celle qu'on vient de connaître, mais où à la crise économique se grefferaient une crise politique et une crise sociale.»
Si de plus en plus de sociologues, d'économistes et de militants s'entendent pour dire qu'il est nécessaire de repenser les modèles de développement socioéconomique actuels et que les avancées qu'a permises la récente crise n'ont pas été assez importantes pour commander ce changement de cap, encore peu de réponses concrètes sont apportées quant à la façon d'y parvenir.
«Les enjeux les plus préoccupants ne sont pas tant économiques que politiques. Il faut trouver un moyen de reconquérir l'espace de leadership politique qui est nécessaire pour donner le coup de barre qui s'en vient. Présentement, il n'y a pas de leader, il n'y a pas de charisme qui se construit, il n'y a pas d'idéal qui se met en place. Ce qu'il nous faut, c'est un charisme qui ait un projet politique et qui puisse galvaniser l'opinion», estime Jean-Marc Fontan.
Dans la même optique, Mme Danièle Demoustier, maître de conférences en sciences économiques et responsable de l'équipe de Socio-économie associative et coopérative de l'Institut d'études politiques de Grenoble, estime que diverses menaces pèsent aujourd'hui sur l'ESS et que, pour s'assurer que celle-ci joue un rôle déterminant dans le futur, il faut d'abord surmonter les obstacles.
Mme Demoustier s'inquiète notamment de l'instrumentalisation publique, du fait de l'accroissement de la pauvreté, de l'exclusion et plus généralement des besoins sociaux, alors que les financements publics s'orientent vers des priorités plus économiques. Elle relève également les problèmes de la marchandisation, donc la sélectivité, pour recourir à des financements privés, ainsi que l'éventualité d'un repli d'une ESS plus affinitaire autour de collectifs militants plus tournés vers la satisfaction de leurs propres besoins que vers l'intérêt général. «Ces évolutions peuvent accoucher d'une segmentation et de tensions très fortes au sein même de l'ESS, entre une logique palliative caritative, une logique marchande compétitive et une logique novatrice, simple laboratoire d'un capitalisme renouvelé.»
D'après Mme Demoustier, pour que se concrétise un nouveau modèle de développement, les différents acteurs devront trouver le moyen de surmonter leurs différends, car entre lien social de proximité et élargissement des réseaux, entre engagement et contrainte au travail, entre structuration sectorielle et territoriale, entre inscription dans le marché et promotion de l'utilité sociale, entre logique de ressource et d'acteur territorial, entre aide et réelle coopération internationale, plusieurs contradictions persistent.
«Si les acteurs s'emparent collectivement, en dépassant leurs conflits internes, de ces enjeux de société, si on poursuit cette réflexion féconde entre acteurs et chercheurs, si les pouvoirs publics encouragent les transversalités et les mutualisations, il est possible que les occasions favorables soient plus fortes que les menaces. On peut penser que l'ESS saura trouver son propre chemin pour participer pleinement à une sortie de crise "par le haut", alors qu'une relance keynésienne ne semble pas suffisante.»
Partageant l'avis de Mme Demoustier, M. Fontan estime que les citoyens ont une grande part de responsabilités à assumer s'ils souhaitent voir renversé le modèle dominant. À son avis, il appartient à ceux-ci de vaincre l'immobilisme en faisant chaque jour de petits gestes concrets qui, une fois cumulés, sont susceptibles de créer un mouvement de masse. «Il y a là une responsabilité commune à développer.»