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10 janvier 2011

La Basse-Côte-Nord - Le Québec du bout du monde

«Pourquoi sommes-nous encore à l'écart?»

Lourdes-de-Blanc-Sablon et son sanctuaire dédié à Notre-Dame-de-Lourdes. La Basse-Côte-Nord est composée d’une quinzaine de villages non reliés entre eux, égrenés sur 400 kilomètres de côte, de Kegaska, à l’ouest, à Blanc-Sablon, à l’est.

Nous ne savons rien ou presque de la Basse-Côte-Nord, pays de 6000 habitants oublié aux confins de la terre québécoise, qu'aucune route ne relie au reste du Québec. Notre collaboratrice Monique Durand s'est rendue cet automne dans cette contrée immense et superbement ignorée. Voici le premier article d'une série de trois.

«Le bout du monde n'est pas ici, lance Serena Etheridge sur un ton moqueur, mais d'ici on peut l'apercevoir!» Vous aviez cru avoir atteint le fin bout du Québec au pays de Vigneault? Détrompez-vous! À l'est de Natashquan, il y a encore près de 500 kilomètres jusqu'à Blanc-Sablon et la frontière du Labrador: c'est la Basse-Côte-Nord. Rare référence connue attachée à cette région: Harrington Harbour, le village où a été tourné le film La Grande Séduction.

Pays singulier où les policiers ferment boutique le soir et la fin de semaine, et donnent des conférences dans les écoles au lieu des billets de contravention.

Pays où personne ne verrouille sa porte, où les oeufs de goélands sont encore un mets prisé, où la salade romaine peut vous coûter 7,99 $, où les embruns se déposent sur les pare-brise chaque jour comme un vernis. Pays où il n'y a ni centre commercial, ni restaurants branchés, ni cinéma, ni cellulaire.

Pays virginal, minéral, où l'on ne peut accéder que par bateau ou par avion, et encore quand les glaces et le climat le permettent. L'hiver, sur la mer gelée en face de Tête-à-la-Baleine, les petits aéronefs sur skis se posent encore entre deux rangées de «Saint-Michel», des têtes de sapin plantées dans la neige.

Pays d'aurores boréales vert et rose qui font vriller le ciel à vous donner le tournis. Pays d'icebergs. Et de baies protégées. Ces baies, creusées profondément dans la côte, qui mettent bateaux et humains à l'abri, ont intéressé les pêcheurs depuis des temps immémoriaux. Contrée de paysages stupéfiants de beauté et de nudité, faite pour les amants de contemplation et de solitude. Deux infinis qui se rencontrent: la mer et la toundra. Il y a quelque chose d'ensorcelant, de transcendant diront certains, dans cette région. Peut-être parce qu'elle est la dernière terra incognita de l'Amérique du Nord. La plus vaste en tout cas.

Cette région, dont la limite ouest commence à 1600 kilomètres de Montréal, abrite l'une des plus vieilles communautés du Nouveau Monde. Dans ce qui était autrefois la porte d'entrée de l'Amérique du Nord, les peuples autochtones et européens sont venus pendant des milliers d'années pêcher et s'installer. Incroyable mélange d'origines et de langues, salmigondis d'histoires entremêlées: inuite, innue, basque, française, anglaise, jersiaise, acadienne, terre-neuvienne. À Saint-Augustin par exemple, deux populations vivent chacune de leur côté de la rivière du même nom. L'une est majoritairement composée de Blancs d'origine inuite, qui parlent anglais. L'autre est composée d'Innus — ceux que l'on appelait avant les Montagnais —, qui parlent français. Quand on arrive à l'aéroport de Saint-Augustin, on vous conduit en 4 X 4 à travers Pakuashipi, le territoire innu, jusqu'à la rivière, puis en hors-bord jusque sur l'autre rive où la population blanche s'est établie.

Le reste du Québec ne sait rien ou presque de cette Basse-Côte-Nord faite d'une quinzaine de villages non reliés entre eux. Sauf pour un bout de 9 kilomètres qui relie Mutton Bay à La Tabatière. Et un autre d'une cinquantaine de kilomètres, à l'extrême est, entre Vieux-Fort et Blanc-Sablon. Après Blanc-Sablon, quand finit cette portion de route 138 québécoise, commence la 510 du Labrador terre-neuvien. «Je préfère dire aux gens que je viens du Labrador», dit Lianda Joncas, qui travaille à la municipalité de Blanc Sablon. «La Basse-Côte-Nord, ça ne dit rien à personne.»

Frustration

«La Basse-Côte-Nord est mieux connue en Europe qu'au Québec. C'est quand même incroyable!» Anthony Dumas est maire de Blanc-Sablon depuis un peu plus d'un an. Son père, Alexandre Dumas, a lui aussi été maire de l'endroit dans les années 1980. En son temps, le père martelait les mêmes mots que son fils aujourd'hui. Comme si rien n'avait changé. «Pourquoi sommes-nous encore à l'écart du reste de la province?», demande Anthony Dumas. «Et pourquoi en sommes-nous, encore en 2010, à fouetter des dossiers de base qui, partout ailleurs, sont réglés depuis longtemps? Je suis complètement frustré.» Des dossiers de base comme les aqueducs. À Harrington Harbour, par exemple, les citoyens doivent encore remplir leur citerne à un point d'eau. Pas de système d'égouts municipaux à Brador, Middle Bay et La Tabatière notamment. Et toujours pas de route pour relier la Basse-Côte-Nord au reste du Québec. «On n'est pas des Québécois à parts égales», maugrée le maire Dumas.

La route. La fameuse route 138, qui s'arrête à Natashquan, dont les résidants de la Basse-Côte-Nord réclament à cor et à cri et depuis des lustres le parachèvement jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à Blanc-Sablon. La 138: LE dossier d'entre les dossiers. Celui qu'ont porté des générations de politiciens depuis un demi-siècle. Comme un mantra. Sujet encore aujourd'hui à l'ordre du jour avec le Plan Nord du gouvernement Charest. Combien y a-t-il eu d'études de faisabilité, de débuts de travaux d'arpentage, de délégations d'élus à Québec, de conférences téléphoniques et de promesses d'élections? Ici, on préfère sourire. «Je ne verrai probablement pas ça de mon vivant», dit simplement Odette Le Templier, animatrice à la radio communautaire de Blanc-Sablon.

En attendant une route qui tarde à venir, c'est le bateau qui assure la liaison entre les villages. Le Nordik Express quitte Rimouski chaque semaine en direction de la Basse-Côte-Nord, s'arrête à Sept-Îles pour faire le plein de denrées périssables, puis s'en va accoster de village en village à l'aller et au retour, du mois d'avril au mois de janvier. Quand vous résidez à Chevery et qu'il vous prend l'envie d'aller voir de la famille ou d'aller faire des courses à Sept-Îles, il vous faudra prendre le bateau-taxi ou l'hélicoptère jusqu'à Harrington Harbour, d'où vous embarquerez sur le Nordik Express jusqu'à Natashquan. Et de là, il vous restera 300 kilomètres de route à parcourir jusqu'à Sept-Îles, avec une connaissance qui voudra bien vous y emmener dans sa voiture. Toute une expédition! Et une expédition qui vous grugera au moins 300 $!

Et l'avion alors? Voyager entre Chevery et Sept-Îles coûte le prix d'un voyage en Europe. Et Chevery-Montréal? Le prix de deux ou trois voyages en Europe! La majorité des villages de la Basse-Côte-Nord sont desservis par une seule compagnie aérienne: Air Labrador. C'est tout. Clientèle éminemment captive.

L'isolement géographique, qu'amplifie un fuseau horaire différent du reste du Québec en hiver, représente d'abord un coût énorme pour les populations locales. «Tout ce qui nous vient du Québec doit nous être acheminé par avion ou par bateau», affirme Serena Etheridge, responsable de la culture et du patrimoine à la Fondation Québec-Labrador. «En partant, tout coûte au moins 30 % plus cher», explique le boucher de l'épicerie Joncas, à Blanc-Sablon.

Isolement géographique, mais aussi culturel. Près de 80 % des résidants de la Basse-Côte-Nord sont anglophones. «C'est comme si on punissait la Basse-Côte-Nord parce qu'elle parle anglais», avance le maire Anthony Dumas qui, comme ses prédécesseurs, reproche au gouvernement québécois de négliger sa région depuis toujours. Symbole frappant de cet isolement culturel: à Blanc-Sablon, la plus importante communauté de la région avec ses 1200 habitants, aucun des grands quotidiens québécois n'est vendu. Le journal le plus lu vient de Terre-Neuve, le Northern Pen.

L'isolement conduit toute la région à sa perte, soutiennent unanimement ses acteurs socio-économiques. «Des familles complètes quittent la région chaque année, soutient le maire Dumas. Nos commerces meurent à petit feu. Mais, surtout, nos jeunes ne trouvent plus de raisons de revenir ici après leurs études, déplore Serena Etheridge. Ils ont goûté à un autre style de vie.» De l'enfermement ils ne veulent plus.

«Il faut pouvoir s'ouvrir au reste du monde», insiste Serena Etheridge. «Le désenclavement de notre région et notre rattachement au reste du Québec sont une nécessité vitale», conclut le maire Anthony Dumas. «Notre survie en dépend.»

Source: www.ledevoir.com/loisirs/voyage/314383/la-basse-cote-nord-le-quebec-du-bout-du-monde

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