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Clôture des Assises de Sol et Civilisation
Philippe Vasseur, président du World Forum de Lille sur l’économie responsable ;
ancien ministre de l’agriculture, de la pêche et de l’alimentation
Il y a trois éléments dans l'actualité cette semaine qui donnent une pertinence particulière à vos travaux. Le premier élément d'actualité concerne le prix Nobel d'économie qui a été décerné au début de cette semaine à deux universitaires américains : Olivier Williamson et, pour la première fois, une femme, Elinor Ostrom. Le prix Nobel d'économie leur a été attribué pour leurs travaux sur la gouvernance. Ils ont osé affirmer une chose révolutionnaire, c'est que finalement l'homme est plus important que le marché. Et par ailleurs, entre l'État et le marché, il y a la place pour des systèmes, pour des individus qui sont capables de mener un certain nombre de choses ensemble. Les travaux de Madame Ostrom se sont fondés sur l'observation des populations qui entouraient les lacs dans lesquels il y avait du poisson. Si jamais ces lacs avaient été soumis à la loi du marché, on les aurait vidé, simplement pour avoir le gain immédiat le plus important possible, et si jamais on avait administré cela de façon coercitive, bien évidemment, on aurait braconné. À partir du moment où ils avaient à gérer la ressource, ils l'ont très bien gérée eux-mêmes. Je ferme la parenthèse, mais, simplement, je crois que cette anomalie dans la délivrance du prix Nobel d'économie va tout à fait dans le sens de vos travaux.
Deuxième fait d'actualité, c'était hier dans le Wall Street Journal, […] les vingt-trois plus grandes banques américaines vont distribuer cette année, sous forme de salaires, de bonus, de primes, de stock options, la bagatelle de cent quarante milliards de dollars de rémunération. Elles n'auront jamais donné autant. Sachant qu’on sort de cette crise financière parce que les États, et notamment l'État américain, ont donné des sommes faramineuses aux banques, cette année elles vont battre tous les records de rémunération. Cent quarante milliards de dollars, à peu près vingt fois le produit intérieur brut d'un pays comme Madagascar, qui compte dix-huit millions d'individus.
Le troisième élément d'actualité est encore à venir. Alors, si jamais vous voulez circuler dans un chef-lieu de région, je vous conseille de le faire à pied, vous aurez du mal à le faire en voiture, compte tenu de ce que j'ai entendu dire sur l'ampleur que devaient prendre les manifestations agricoles qui sont organisées demain. Et donc, je vais m'arrêter sur ce troisième point, si vous le voulez bien, parce que c'est le plus en rapport avec notre préoccupation sur la ruralité.
On voit bien que ces trois éléments correspondent à une même crise qui est celle du sens. Et le troisième élément est vraiment un symptôme du désarroi que connaissent nos agriculteurs aujourd'hui. Je pense qu'on est capable de dire aux gens : « ça va être dur, vous savez, il va y avoir des efforts à faire » ; mais il y a une chose qui manque aujourd'hui, c'est la vision qu'on a du monde agricole. Qu'est-ce qu'on veut faire de l'agriculture française, européenne et mondiale ? Je rappelle, au passage, qu'il y a encore un milliard de personnes dans le monde qui souffrent de malnutrition. Et que sur les deux milliards et demi d'habitants de cette planète qui vont venir dans les quarante années, l'essentiel, pratiquement la totalité d'ailleurs, se trouvera dans des zones qui déjà sont soumises à ces phénomènes de la faim. Alors, ça nous amène à tous les débats qu'on connaît aujourd'hui et notamment sur la régulation. Sur la crise du lait, je rappelle que c'est l'État français qui a commencé la dérégulation. Vous savez quand, l’année dernière, la DGCCRF s'est aperçue que nous avions conclu dix ans auparavant un accord qui revenait à fixer le prix du lait, elle a dit qu'il s'agissait d'une entente et donc d’une entorse à la concurrence et y a mis fin. Je ne vois pas un monde dérégulé en ce qui concerne l'agriculture. Je ne le vois pas non plus sur la finance, d'ailleurs. Mais s'il y a un secteur qui mérite de la régulation, c'est bien le secteur agricole, car il est extrêmement volatile et les prix peuvent fluctuer considérablement.
Par ailleurs, quelle est la vision que les agriculteurs ont d'eux-mêmes et de leur avenir ? Je pense qu'il y a des débats internes qui aujourd'hui encore ne sont pas tranchés. Dans tous les cas, il y a un besoin d'une vision qui émane du monde agricole lui-même. Il y a soixante ans, il y avait un actif sur quatre qui travaillait dans l'agriculture. Aujourd'hui, on en est à un sur vingt-cinq. Et même probablement un peu moins. Et non seulement les agriculteurs sont devenus minoritaires en France, ce qui explique évidemment l'affaiblissement de leur poids politique, mais ils sont maintenant en passe d'être minoritaires dans l'espace rural. […] Malgré un fossé qui se creuse, les sondages montrent qu’il y a une image du monde agricole qui est plutôt bonne. Mais cette bonne image que la population a des agriculteurs, c'est une image de l'agriculture qui n'existe plus. Autrement dit, on rêve du passé. […] Et je pense qu'aujourd'hui si les agriculteurs n'intègrent pas toutes les attentes de la société dans la vision qu'ils doivent développer de l'agriculture, ils seront grandement coupables. Et parmi ces attentes il y a, bien entendu, l'environnement. J'irais même au-delà, il y a le développement durable, ce n'est pas la même chose. Parce que j'entends beaucoup mélanger « environnement » et « développement durable ». Le développement durable, si je m'en réfère aux travaux de Madame Brundtland, il y a maintenant vingt-deux ans, ce « sont trois piliers. C'est d'abord l'économie. En effet, le besoin de se nourrir, le besoin de se vêtir, le besoin de se loger nécessite du développement. Le deuxième pilier, c'est le pilier social. Bien évidemment, il doit y avoir une équité entre le pilier économique et le pilier social. Et le troisième, c'est le pilier environnemental. Et au milieu de ces trois cercles qui se recouvrent, vous avez ce qu'on appelle le développement durable. […] Donc, cette crise de sens que nous connaissons aujourd'hui, le désarroi que connaissent les agriculteurs, il faut l'inscrire dans une problématique de développement durable. Il faut penser l'avenir de nos territoires ruraux dans cette politique de développement durable.
Monsieur Delors disait tout à l'heure, le rural est un bien public. Je partage cette idée, mais ça veut dire qu'on le gère avec la préoccupation publique. Or, je n'ai pas le sentiment que dans la gestion des services publics on ait aujourd'hui la préoccupation de l'aménagement du territoire. Pour moi, les services publics doivent être équilibrés ; or, coller à la notion de service public les mêmes préoccupations que l'on peut avoir notamment en matière de rentabilité d'une entreprise qui est sur le marché, c'est un contresens. Aujourd'hui, faire en sorte que des services publics soient amenés à quitter le territoire rural, c'est alourdir l’handicap que connaît le territoire rural. […] et puis, au-delà de la politique, il y a l'engagement des acteurs locaux. Et vous avez eu deux exemples ce matin : celui de Bernard de Franssu et celui qui a été présenté par le professeur Pacciani sur ce qui est fait en Toscane. Ils montrent bien le rôle que peuvent jouer les acteurs locaux. C'est, d'ailleurs, ce que nous nous efforçons de faire au World Forum à Lille1, puisqu'on ne fait pas de théorie, mais de la pratique, on recueille des initiatives, des cas concrets de ce qui se fait dans le monde pour apporter une responsabilité à l'économie et apporter cette dimension sociale et environnementale ; ce qui se fait au Brésil, aux États-Unis, au Canada, en Thaïlande, etc. Le rôle des acteurs locaux est fondamental. Tous ceux-là ont en commun l'innovation.
On ne réussira pas à renforcer le rural sans innovation.
Dans innovations rurales, j’entends également innovation de la production agricole, qui pour moi reste fondamentale, avec aussi peut-être des innovations qui iront dans des productions durables. Je préside la section économique du Haut Conseil de la Coopération Agricole, nous venons d’éditer un rapport sur la chimie du végétal. Et on s'aperçoit qu'il y a des débouchés fantastiques, à deux conditions : la première condition, c'est que les productions qui iront vers des destinations non alimentaires ne viennent pas en concurrence avec les besoins alimentaires, pour éviter d’entendre ce qui s’est dit il y a un an et demi, à savoir que « s’il y a la crise alimentaire, c'est à cause des biocarburants ». Et ceci malgré le fait que ce soit la spéculation qui soit le facteur principal. La deuxième condition, c'est que le bilan global environnemental soit positif. Il s'agit en quelque sorte de substituer aux produits issus des hydrocarbures, qui vont devenir de plus en plus rares et de plus en plus chers, d'autres produits, qui ne sont pas des produits fossiles, mais renouvelables. Il y a de ce point de vue-là probablement des productions nouvelles, des innovations qui peuvent permettre de trouver de nouveaux débouchés, de nouveaux fondements économiques aux territoires ruraux. Et puis, la dernière innovation, le rural peut être un modèle d'innovation en termes de mode d'organisation. Ce fameux « vivre ensemble » que vous avez évoqué à plusieurs reprises. On vit dans un monde étrange. Vous êtes en ville et ce soir, vous pouvez vous connecter sur Internet et avoir des relations avec des gens qui sont situés à Rio de Janeiro, à Tokyo, ou même dans un village perdu de l'Inde. Et votre voisin de palier, juste à côté, ou celui qui est au-dessus, ou celui qui est en dessous est peut-être en train de mourir, et vous ne le savez pas. Cette notion de perte de solidarité est une notion importante. La responsabilité et la solidarité, pour moi, vont de paire. Plus on est responsable, plus on doit être solidaire. Je pense que le « vivre ensemble » aujourd'hui, c'est ce que disais Gérard Peltre, c'est un territoire, un projet, une démarche participative. Comme disait aussi Paul Houée, il n'y a pas de territoire sans projet. C'est autour de ça qu'on doit bâtir probablement nos termes de solidarité. En tout cas, c'est la question que vous avez posée lors de vos Assises, question dont on n'a pas apporté « la » réponse. Des éléments de réponse, oui, mais pas « la » réponse, bien évidemment. Mais, pour terminer sur ces notions de responsabilité et de solidarité, je ne peux pas m'empêcher de vous livrer une phrase d’Antoine de Saint-Exupéry : « chacun est seul responsable, chacun est responsable de tous, chacun est, seul, responsable de tous!
Pour aller plus loin, consultez les Actes des Assises 2009 sur le site Internet de Sol et Civilisation : www.soletcivilisation.fr.