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Courrier international - 30.03.2010, Peter Wilby, The Guardian - Le rachat du journal par l'homme d'affaires Alexandre Lebedev, déjà propriétaire du London Evening Standard, inquiète l'ancien rédacteur en chef de l'Independent on Sunday. Il redoute que le milliardaire russe ne change la ligne éditoriale du journal en limitant sa liberté de ton.
Lors du lancement de The Independent, en 1986, les trois fondateurs, anciens journalistes du Daily Telegraph, étaient convaincus d’avoir trouvé la bonne formule pour préserver son indépendance. A l’instar d’une banque ou d’un concepteur de logiciels, le nouveau journal émettrait des actions dont une grande partie seraient détenues par ses rédacteurs et qui seraient cotées en Bourse. Des garde-fous empêcheraient l’émergence d’un actionnaire dominant, et l’unique motivation d’une participation au capital serait de dégager des bénéfices et non d’acquérir un pouvoir ou de faire de la propagande. Tant que les finances restaient saines et l’actionnariat dispersé, l’indépendance était assurée.
Que reste-t-il de cette indépendance, maintenant qu'il a été vendu avec son édition dominicale à Alexandre Lebedev, un ancien agent du KGB, pour 1 livre sterling symbolique ? Sur le plan financier, les deux titres sont désormais totalement dépendants. Pourtant, la culture journalistique instaurée par les fondateurs a miraculeusement survécu, au moins en partie. The Independent a perdu une grande partie de sa hauteur de vues. Ses journalistes ne refusent plus les cadeaux. Il s’intéresse autant aux célébrités et aux paillettes que n’importe quel autre confrère – souvent plus, même. Mais aucun autre journal ne publie régulièrement une telle diversité d’opinions, de Dominic Lawson et Bruce Anderson à droite, à Mark Steel vraiment très à gauche, en passant par Hamish McRae et Adrian Hamilton au centre, Steve Richards au centre gauche, Johann Hari et Yasmin Alibhai-Brown à l'extrême gauche.
Ces qualités sont restées malgré la prise de contrôle par le groupe Mirror (devenu Trinity Mirror), qui à l’époque était dirigé par David Montgomery, un protestant de l’Ulster, et par Tony O’Reilly, un catholique irlandais. Ni Montgomery ni O’Reilly, quelles qu'aient été leurs faiblesses, n'avaient infléchi le journal dans un sens partisan. Mais Lebedev ? Depuis qu’il l’a repris, le London Evening Standard est devenu un quotidien conservateur sans saveur et sans surprise, avec moins de classe et de panache que sous son propriétaire précédent, Rothermere. Mais qu'attendre d'autre d'un gratuit ?
D’aucuns pensent qu'avec Lebedev The Independent deviendra lui aussi un gratuit – alors même que The Times et The Sunday Times de Rupert Murdoch, patron du groupe News Corporation, ont annoncé que l'accès à leur site Internet deviendrait payant à partir de juin. Ne vous laissez pas avoir par Murdoch, va peut-être dire Lebedev, nous vous donnerons gratuitement une information de meilleure qualité. Mais, les problèmes de distribution d'un journal comme The Independent sont fort différents de ceux d’un journal local comme le London Evening Standard, et on voit mal comment les recettes publicitaires, toujours mises à mal par la récession, pourraient compenser la baisse des ventes. Qui plus est, tout au long de son existence, The Independent s’est présenté comme un produit de haut de gamme dont le contenu n’avait rien à voir avec la presse de caniveau de Murdoch. Il semblerait tout à fait étonnant qu'il cède le haut du pavé au magnat de la presse.
Le principal danger est que, en tant qu’étranger considéré avec méfiance par la société anglaise, Lebedev soit excessivement désireux d’asseoir sa respectabilité et donc décourage le style de journalisme incisif, parfois outrancier, dont a besoin un journal à faible diffusion. Si The Independent perd son mordant, ainsi que sa culture de l’indépendance journalistique, il pourrait tout aussi bien devenir un gratuit.