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De l'article "Guérande, une coopérative de territoire
entre terre et mer"
Lettre Sol et Civilisations, Avril 2010, no 44
Par Thibaut Caillère et Truong-Giang Pham, chargés de mission de Sol et Civilisation
Source : http://www.soletcivilisation.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=196&Itemid=145
Dans la dernière Lettre de Sol et civilisation, un article intéresant sur la Coopérative de sel de Guérande. Construite autour d’un produit initialement peu valorisé économiquement et alors que les producteurs souffraient d’une image sociale négative, la coopérative, outil au service des paludiers, leur a permis, au fil des projets, de vivre de leur métier et d’entourer le produit d’une image très positive dans la société. Cet article retrace ce cheminement qui après avoir recréé les conditions d’une valorisation économique et sociale a pu fair émerger le paludier comme acteur essentiel du territoire.
L ’origine du sel de Guérande remonte bien avant l’ère chrétienne, plongeant ses racines dans l’Âge de fer. Depuis des siècles, les terres, la mer et les hommes ont interagi pour extraire de l’eau une substance vitale pour l’homme : le sel. Ce sel, sans lequel le métabolisme humain ne peut survivre, fut très recherché pendant longtemps, au point de se voir attribuer une importance stratégique et militaire, avec notamment les routes du sel sous l’Antiquité et au Moyen Âge. L’exploitation du sel en presqu’île de Guérande a marqué de son empreinte le paysage, comme le fait remarquer Charles Perraud. En effet, avant d’utiliser l’énergie solaire pour évaporer l’eau et extraire le sel, les hommes utilisaient le feu, ce qui a conduit jusqu’au milieu du 6e siècle au déboisement massif du territoire.
La révolution technique induite par l’évaporation de l’eau de mer a lentement remodelé le paysage de la presqu’île, et près de mille ans furent nécessaires avant que l’ensemble des salines soient mises en exploitation. Ainsi, vers 1800, près de 10 000 oeillets sont gérés et c’est aussi vers cette période que l’exploitation du sel a connu son développement le plus important. La faible rémunération du travail du sel rendait obligatoire l’existence d’autres sources de revenu. Ainsi, pendant très longtemps, chaque famille se devait d’exploiter quelques surfaces de terres agricoles pour fournir le fourrage des animaux, ainsi que quelques vignes sur les coteaux. Cette pluriactivité des paludiers de la presqu’île, rendue nécessaire par les faits, a conduit à une forte imbrication des logiques territoriales terrestres et maritimes. Par exemple, comme l’explique François Lecallo, l’existence de l’élevage dans les zones limitrophes obligeait le maintien de mares pour abreuver les animaux. Cela permettait de retenir l’eau douce afin qu’elle ne vienne pas dissoudre l’eau des salines. Les logiques agricoles et salicoles se complétaient ainsi.
Les deux autres révolutions techniques qui ont transformé la vie des paludiers et celle de leurs familles sont l’arrivée de la brouette montée sur pneumatique et la mécanisation du transport du sel. L’une et l’autre vont lentement bouleverser les méthodes de travail et la pénibilité de la profession. La brouette montée sur pneumatique rend possible le déplacement de lourdes charges à travers l’ensemble des oeillères sans abîmer l’argile et les accotements. Le tracteur permet de charger hors des salines d’importantes quantités de sels. Ces évolutions, qui paraissent d’abord anodines, ont contribué à modifier la pénibilité du métier et donc en partie la perception qu’en avaient les paludiers et l’ensemble de la société.
Parallèlement à ces révolutions techniques, et de façon bien plus profonde, la transformation de l’économie du sel et l’arrivée de nouvelles générations de paludiers ont radicalement changé le visage de la presqu’île de Guérande.
Le sel, la coopérative et la raison marchande
D’abord concernant la sociologie des paludiers, jusqu’à la fin des années 60 le métier souffrait d’une image très négative, ajoutée à la pénibilité du travail et au faible revenu. Les enfants de paludiers ne souhaitaient en aucun cas poursuivre dans cette voie. En une petite décennie, une nouvelle génération est venue s’installer dans les marais. Engagée et motivée, elle a cherché à reprendre l’outil en améliorant les débouchés. C’est ainsi que lentement s’est opérée une grande transformation économique de la filière salicole sur Guérande. Jusque dans les années 70, l’aval de la production était contrôlé par un négociant unique, la Compagnie des Salins du Midi. Celle-ci disposait d’un pouvoir sans équivalent sur les paludiers, d’autant plus que depuis plusieurs décennies l’assise économique de la filière était largement entamée par les importations et l’extraction minière de sel. Ainsi, les paludiers de Guérande livraient le sel au négociant, qui pouvait fixer de façon discrétionnaire le prix et les quantités achetées. Face à ce déséquilibre important, l’esprit des fondateurs du groupement des producteurs de Sel a été de permettre aux paludiers de reprendre le contrôle de leurs productions et de lentement acquérir une autonomie décisionnelle.
Avant d’atteindre cet objectif, le groupement, soucieux de transmettre les techniques et outils dans de bonnes conditions aux nouveaux arrivants, créa le centre de formation professionnelle des paludiers à la Turballe. L’initiative très innovante consiste à répondre aux besoins des futurs installés pour leur permettre de reprendre l’activité dans de bonnes conditions. C’est aussi une façon de capitaliser et transmettre un savoir-faire menacé. Cette démarche s’apparente avant l’heure à l’esprit de la démarche de Gestion Territoriale des Emplois et des Compétences mise en place actuellement sur de nombreux territoires. La coopérative agricole connaîtra son statut officiel en 1988. Par la suite, elle enchaîne les démarches qualité (mention Nature et progrès, Label rouge) et les initiatives communicationnelles (Maison du Sel, qui deviendra Terre de Sel) et promotionnelles (Les salines de Guérande), pour positionner le sel de Guérande dans les rayonnages des Grandes et Moyennes Surfaces (GMS). Les campagnes de communication et les différentes opérations de sensibilisation (visites des marais par un public scolaire et les touristes) contribuent par ailleurs à faire naître une image de qualité gustative, différenciée de ses concurrents. C’est ainsi que dans les récentes années ce sel a acquis une certaine profitabilité, y compris dans les réseaux des GMS.
Les paludiers et le territoire
Les efforts de communication de la profession ont été essentiellement axés sur un public jeune, d’abord pour transmettre une certaine image du sel et ensuite faire naître chez les enfants un intérêt pour le métier et le produit. Parallèlement, l’autre public cible se trouvait être les touristes de passage dans la presqu’île de Guérande, attirés d’abord par l’environnement exceptionnellement préservé et la proximité immédiate de l’océan. Les vecteurs de la communication ont été la presse, les voyages scolaires et les visites des salins. Au bilan de ces campagnes, une image très positive est apparue et le sel de Guérande s’est trouvé assimilé à un produit de territoire, de qualité et de tradition. Cette image positive s’est ainsi répandue dans l’ensemble de la société et sur tout le territoire national. Or, lorsqu’on interroge Charles Perraud et François Lecallo quant à l’image véhiculée par les paludiers sur leur propre territoire et quant à leur implication avec les autres acteurs, la réponse semble plus nuancée.
Concernant le premier point, alors que les paludiers de Guérande bénéficient d’une reconnaissance très positive au niveau national, leur image reste difficile à valoriser auprès des populations locales, qui perçoivent encore un métier pénible et mal rémunéré. Cependant, l’occupation de l’espace maritime et l’implication des paludiers dans la remise en état du territoire lors des grandes catastrophes (Erika, Prestige ou, plus récemment, la tempête Xynthia) ont sans doute contribué à promouvoir l’image d’un destin commun et de paludiers responsables et solidaires.
Concernant la relation aux parties prenantes du territoire, les familles de paludiers se sont progressivement recentrées sur les salines, cédant les terres agricoles au profit de l’aménagement du territoire, de la préservation des milieux naturels et parfois de nouvelles constructions. La reprise économique de l’activité liée au sel, la spécialisation mais aussi la pression foncière y ont contribué. Ce retrait de l’activité agricole a permis de spécialiser les paludiers dans la production de sel, ce qui a libéré la main d’oeuvre familiale et favorisé les gains de productivités.
La contrepartie est un lent abandon des activités complémentaires et l’installation sur le territoire de nouvelles populations et activités ayant de moins en moins de relations avec l’exploitation du sel. L’économie du sel, malgré son importance, doit désormais composer avec l’économie touristique, également source de valeur ajoutée et d’emploi. Par ailleurs, les salines sont un lieu de nidification et d’alimentation pour de nombreuses espèces d’oiseaux et de poissons. Cette qualité environnementale est un atout dont profitent de nombreux utilisateurs : les promeneurs, les ornithologues, les chasseurs, etc.
L’emprise territoriale des salines et leur position d’interface entre la terre et la mer font des paludiers les acteurs stratégiques dans la gestion de toutes les dimensions du territoire. Leurs rôles de médiation ne pourront que se renforcer face à des intérêts économiques de plus en plus importants. Il est ainsi indéniable que de l’action ou de l’inaction des paludiers et de leur coopérative naîtront des modalités de gestion territoriale dont le suivi dans les années à venir sera source d’enseignement pour d’autres territoires.